De passage à la librairie Vent d’Ouest, à Nantes, en mai, Emmanuel Requette, cofondateur de la jeune (mars 2014) maison bruxelloise Vies Parallèles est venu nous parler de ses deux premiers ouvrages édités. C’est pour nous l’occasion de vous présenter plus en détail la qualité et l’exigence de sa démarche tant quant à l’érudition et la curiosité intellectuelle de la ligne éditoriale que pour le souci du détail et de la forme de ses livres.

Pour Emmanuelle Requette, ce fut d’abord le désir d’ouvrir une librairie, comme une seconde vie. Un lieu farouchement indépendant et hors les sentiers battus, rompant avec les canons et les logiques du secteur.  Une façade, une ambiance, un esprit : la librairie Ptyx, 39 rue Lesbroussart à Bruxelles.

ptyx

Puis au fil des lectures, une découverte : un journal intellectuel inclassable et dantesque ; et son auteur : Milkos Szenthkuthy, l’ogre de Budapest (car séducteur impénitent) mais surtout un savant, et un polymathe sans limites. Emmanuel Roquette questionne le premier éditeur afin de connaître l’état des traductions, 4 volumes édités sans réel espoir pour les suivants. Il s’agit donc de trouver un éditeur suffisamment fou pour continuer l’aventure. Sans grand succès. C’est alors qu’Alexandre Laumonier (des éditions Zones Sensibles) lui propose de cofonder une nouvelle maison entièrement dédiée à ce projet… Vies Parallèles est née.

Milkos Szenthkuthy

Vies Parallèles se fonde sur des questionnements et des principes qui commandent à l’ensemble de l’aventure.

• Interroger la notion d’essai notamment face à ce qui se fait dans le monde anglo-saxon : imbrication délicate et incertaine entre la recherche de l’objectivité des faits exposés et la subjectivité de la création littéraire.
• Rechercher un haut degré de cohésion et de cohérence support/contenu, car pour Emmanuel Requette le livre est une technologie de pointe qui se doit d’être pleinement exploitée.
• Mais bien plus ce qui est véritablement prégnant, à l’écoute d’Emmanuel Requette, c’est l’exigence. Exigence de la démarche, exigence de la mise en œuvre, exigence de l’exécution.
Trois volumes par an, pas de forme imposée si ce n’est celle qu’induira les textes choisis.

 

En marge de Casanova – Le Bréviaire d’Orphée (I) de Milkos Szenthkuthy

(1 tome paru, dix à suivre.)

Entreprise au long cours qui s’étalera sur dix ans (un volume chaque année), ce journal est tout autant la raison de l’existence que la colonne vertébrale de Vies Parallèles. Entrez dans l’esprit d’un des plus fascinants érudits de cette seconde moitié du XXe siècle. Un intellectuel total et polyglotte digne descendant des plus grands noms de la Renaissance et des Lumières (lecteurs d’Érasme, de Montaigne et de Pascal, faite de la place dans vos étagères).

Si cette série ne se prête pas forcément aux expérimentations typographiques et graphiques, il n’en demeure pas moins que les plus patients et assidus d’entre vous verrons se dessiner au fil des ans au dos des ouvrages le portrait insolite de l’auteur.

La publication de ces textes apparaît comme une entreprise éditoriale d’une rare ampleur et d’une complexité folle. Emmanuel Requette nous avoue qu’il s’attend à user deux traducteurs par volume (l’un chargé de la dimension littéraire et poétique, l’autre de la dimension savante et scientifique du l’œuvre).

 Que faire de ce corps qui tombe de John D’Agata et Jim Fingal

Voilà l’ouvrage qui symbolise pleinement la démarche de Vies Parallèles. Une osmose parfaite entre la manière et la matière, le fond et la forme.

La confrontation d’un auteur, John D’Agata, et sa démarche littéraire et intellectuelle et d’un fact-checker novice, Jim Fingal, employé par la revue célèbre de Dave Eggers : The Believer. Pour l’un, le suicide d’un jeune Levi Presley est prétexte à se saisir de l’humeur d’une ville, d’une époque… Pour l’autre, la rédaction d’un essai se doit de répondre à l’impérieuse nécessité de l’objectivité factuelle indépendamment de toute considération de style ou de narration. S’en suit une discussion animée, tendue parfois troublante et dérangeante mais qui interroge l’acte d’écrire le réel.

La forme prise par l’ouvrage est une véritable réussite en termes de design éditorial et illustre magnifiquement l’esprit de la maison. Design originel du texte, publié aux USA, Emmanuel Roquette explique le casse-tête que ce fut de le passer en français… L’article initial de John D’Agata est au cœur du dispositif entouré de la discussion entre les deux hommes, la couleur rouge marquant les désaccords. L’ensemble est d’une élégante sobriété  et sert parfaitement le propos. Le soucis du détail a été poussé jusqu’à utiliser des fils rouges et noirs pour coudre les cahiers et à faire la tranche du même rouge que celui de la couverture.  Un livre aussi passionnant que beau

À venir en septembre
Merci de Pablo Katchadjian. Auteur du déjà culte Quoi faire (Qué hacer) au Grand Os.

Membre de CCCC depuis sa fondation, je travaille dans l’édition (principalement universitaire) comme typographe et assistant de production. Passionné par l’histoire de la typographie et de l’édition, je n’en demeure pas moins fasciné aussi par le livre numérique. Je caresse le doux rêve de lancer ma propre maison d’édition numérique.