Cassandre Poirier-Simon est designer d’interaction, auteur, dessinatrice et scénariste, elle se spécialise dans la construction de systèmes narratifs, souvent numériques. Un de ses projets est le Pillow Book, un oreiller qui vous raconte des histoires… M’étant souvent endormie au son des podcast littéraires de France Culture ce projet m’a tout de suite interpellée.

 pillow book

Le Pillow Book répond à notre envie de lire au moment du coucher. Plat, c’est un objet domestique qui se place entre la taie et l’oreiller ou s’accroche autour d’un coussin. Équipé d’un dispositif audio, il a pour vocation de raconter des histoires à différents publics. Objet intelligent, il sait capter l’activité de la personne et adapter son ton de voix en fonction de cela, puis s’éteindre quand la personne s’est endormie. Il est assorti d’une librairie en ligne de récits sonores écrits sur mesure. 

J’ai pu m’entretenir avec elle sur le projet du Pillow Book et d’autres projets liés aux narrations numériques.

Vous travaillez sur les systèmes narratifs et plus particulièrement dans le domaine du numérique comment vous est venue l’idée du Pillow Book ?

Le Pillow Book est né en 2011, de l’envie de sortir du duel livre papier/livre numérique, en proposant un autre objet qui raconte des histoires. Je suis partie du fait que les humains se racontent des histoires depuis toujours, et donc que l’on peut tout à fait inventer d’autres supports de narration que le codex papier, et qui peuvent être aussi simples et intuitifs.

À quel moment lit-on ? Dans les moments d’attente, mais aussi lors du coucher. Pour un accès intuitif, quel objet est déjà présent au moment du coucher ? L’oreiller. Cela m’a semblé tout à coup évident d’utiliser cet objet comme narrateur, d’autant plus que mes parents m’ont longtemps raconté des histoires au lit. 

Cela m’a donc amenée à une deuxième problématique, qui est celle du rapport support / récit : je voulais concevoir un objet qui implique la possibilité de créer spécifiquement pour lui. L’oulipo, ce sont des contraintes mathématiques, qui, en général, amusent beaucoup l’auteur mais apportent finalement peu au lecteur en termes narratifs. Le Pillow Book apporte un contexte de réception particulier, qui fait office d’exercice stylistique. Raconter des histoires au travers d’un oreiller incite à repenser quel type d’histoires, quels types de sons, quelle prosodie fabriquer.

Quel genre de récits peuvent s’adapter à ce nouveau support ?

Je pense à des récits (oniriques, érotiques, mystiques, etc), des types de voix (chuchotement, mélopée, voix chaude, etc) mais aussi à de la poésie sonore.

D’ailleurs, un des premiers auteurs à avoir écrit pour le Pillow Book, Antony Hequet, est un chanteur, poète sonore, écrivain, qui a fait des pièces d’opéra ésotériques…! Pour le Pillow Book, il a repris un poème qu’il avait écrit pour une femme qui s’endort, et en a enregistré une psalmodie.

David Calvo, lui, est scénariste de jeux vidéos (notamment pour Ankama) et il a un univers très onirique et fantasque. Le projet lui a beaucoup plu et il m’a fait le plaisir d’écrire La mort des signes pour le Pillow Book.

Enfin, Mickaël Soyez est photographe et réalisateur. Il produit des images sauvages, fantasmatiques et flottantes, et son texte, La forêt dessine tout à fait une déambulation dans ce genre d’images, au milieu de flashbacks qui nous font perdre la notion de temps et d’espace. 

Pillow book

Dans ce sens, je trouve aussi tout à fait intéressant des travaux comme ceux de Joris Lacoste qui, par exemple, hypnotise le spectateur, lui raconte une histoire d’environ 5 mn, puis le réveille. Le spectateur raconte alors ce qu’il a vécu, et son imagination est partie beaucoup plus loin que ce qui a été raconté ! Je pense qu’il y a beaucoup de créations possibles à propos de ce que l’on raconte aux personnes qui sont en état « hypnagogique », c’est-à-dire dans cet état de conscience particulier qu’est celui entre la veille et le sommeil. Sans pour autant partir dans des questions d’apprentissage en dormant. De toute façon, le Pillow Book s’éteint quand on s’endort !

Ce projet était celui de votre master en Media design (2012),  où en est-il aujourd’hui et quelles sont ses chances d’être réalisé ?

J’ai eu mon diplôme en 2012, et j’y ai présenté plusieurs projets, dont le Pillow Book. J’avais aussi travaillé sur un autre « objet qui raconte des histoires mais qui n’est pas un livre », ça s’appelait la Toy Scene.

Le Pillow Book est passé par plusieurs stades. Il s’appelle maintenant Olie, renommé ainsi lors d’une séance de travail à Startinnov, à Lausanne. Il a été exposé à Lift, aux Design Days de Genève, à l’expo The Book Lab de l’EPFL ; il a eu le prix du laboratoire des nouvelles lectures en 2012, puis celui de la meilleure idée en 2014. J’ai travaillé avec un designer mode, Emmanuel Alexiou, pour faire une version plus belle que le premier prototype. Je suis actuellement en train de travailler avec Michael Jaussi, du Post Tenebras Lab, le Hackerspace de Genève, pour miniaturiser l’électronique. Je souhaite ensuite démarcher des centres du sommeil pour avoir leurs conseils et tester avec eux de réelles influences positives sur le sommeil.

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pillow book

Mais ce projet a ceci de difficile que c’est du hardware. Cela signifie que pour passer du stade de prototype à un objet réellement utilisable par le grand public, il y a une phase de R&D qui demande beaucoup de financements. Je devrais aussi faire un choix fondamental : est-ce que je m’occupe, après la R&D, de monter une entreprise qui fabrique des Olie, ou est-ce que je vends le produit à une entreprise et je ne m’occupe que de ce qui m’intéresse vraiment, à savoir la direction artistique de livres numériques. À suivre au prochain épisode!

Vous avez aussi travaillé sur des adaptations de romans graphiques et de BD au format numérique, selon–vous quel est l’enjeu pour ce type de récits ?

Hélas, tout d’abord, le premier enjeu est économique : il est difficile de réussir à gagner sa vie avec ! Pour l’instant ce sont des projets qui marchent presque uniquement par aides et subventions et ne rapportent pas de bénéfices… Un travail de passionnés en somme. 

Quant aux enjeux créatifs, je pense que la principale difficulté consiste à se saisir des modalités de ce support pour faire œuvre. L’interaction doit délivrer de la poésie et pas être une couche technique par-dessus l’ouvrage. C’est un aspect délicat, assez peu utilisé dans le domaine du livre numérique ; de même, le travail de design graphique est souvent peu pris au sérieux. Il s’agit ainsi de construire une œuvre juste, et pas d’utiliser tous les outils possibles comme on le voit parfois. Les auteurs doivent aussi jongler entre standards (qui facilitent la réalisation technique) et expérimentations. Ils doivent en comprendre les aspects techniques, ainsi qu’apprendre à travailler en collaboration, au croisement de différents domaines de compétences, avec tout ce que ça implique comme travail de traduction de l’un à l’autre. 

Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?

En ce moment, je travaille sur une édition numérique, La Terre de Luna, qui est une saga environnementale pour adolescents. Luna est une jeune fille qui suit son grand-père, scientifique, dans ses expéditions. Chaque livre est représenté par un continent, celui sur lequel Luna voyage. La navigation dans l’application se fait donc comme sur un paysage. Les chapitres sont localisés, ainsi que les principaux éléments qui permettent de faire comprendre les enjeux et rôles des différents acteurs du territoire. Une fois qu’on est dans un chapitre ou un dossier, la lecture se fait en scroll. Paradoxalement, comme cela prend moins de temps de faire une édition papier, c’est l’adaptation qui est sortie en premier (cette semaine), tandis que la version numérique ne sortira qu’à partir de septembre prochain !

la terre de luna

Je prépare aussi, en collaboration avec Transmïi Studios, une application de réalité augmentée pour les diverses expositions Data Canvas, qui permet de visualiser poétiquement les données environnementales collectées par des capteurs dans différentes villes. La première exposition est à Genève, à partir du 28 avril 2015. 

Je finalise aussi un récit numérique pour ordinateur qui a déjà été exposé à la BNF en 2013, mais je ne suis pas satisfaite du texte. L’ennui avec les sites web c’est que l’on peut sans cesse réviser sa copie sans se dire à un moment donné que c’est fini… Parallèlement à cela, je continue à développer Olie, l’accessoire pour oreiller, et j’avance sur d’autres projets à venir…

Quel livre ou projet éditorial vous enthousiasme en ce moment ?

Je mets de côté toutes les bandes dessinées qui m’excitent particulièrement et que j’aurais aimé faire, pour me focaliser sur les narrations numériques. La dernière qui m’a vraiment convaincue est en fait un jeu textuel ; il s’agit de Device 6 de Simogo. Je parle de « jeu » car, pour passer au chapitre suivant, il faut comprendre des énigmes ou trouver des indices dans le texte, les images, le son d’ambiance, les voix. L’interaction est simplissime, poétique et efficace ; la mise en forme sert le le récit et propose un méta-discours juste parfait. 

Spot de David Wiener et Pry de Tender Claws sont deux autres chouettes ovnis dans le domaine des applications narratives.

Et pour en savoir plus sur les différents projets de Cassandre Poirier-Simon  : son site.

Amoureuse des livres depuis toujours j’en ai fait mon métier en étant libraire pendant une dizaine d’années. Depuis peu éditrice de contenus numériques je m’intéresse aux nouvelles formes de narrations et aux nouveaux usages que permettent les outils numériques. Je suis aussi atteinte de tsundoku (l’art d’accumuler les livres) .