À propos du livre de Hans Rudolf Bosshard (Éditions B42, 2014)

Les éditions B42, au catalogue d’une rare exigence, nous offrent avec cette traduction
un essai passionnant, sur la querelle qui confronta deux maîtres de la typographie.
Suivi des deux articles sur lesquels reposent toute l’affaire, l’attaque de Max Bill
et la réponse
de Jan Tschichold.

Moins qu’une exégèse de ces deux textes, il s’agit d’une re-contextualisation, et reconstitution de ce qui a mené Max Bill et Yan Tschichold à s’opposer ainsi sur le sens et le bien-fondé de l’avant-garde typographique (asymétrie, linéales…) face au respect d’un classicisme pluriséculaire. Il faut lire l’essai de Hans Rudolf Bosshard comme une savante introduction à la lecture
de « de la typographie » de Max Bill
et de « Mythe et réalité » de Jan Tschichold.

Figure tutélaire du design et de la typographie du XXe siècle, Jan Tschichold, d’abord lié
à l’avant-garde allemande sous la république de Weimar au sein du mouvement Bauhaus, connu un incroyable revirement, une profonde remise en question de son travail,
de son esthétique mais aussi de la dimension idéologique de sa démarche devant
la montée du nazisme. Est-ce besoin de rappeler que si le régime nazi usa et abusa
de l’esthétique germanique moyenâgeuse, il sut détourner à son profit les méthodes
les plus modernes de la propagande notamment le design publicitaire.

Chantre de la nouvelle typographie, il renia, par la suite, son maître livre pour revenir vers les canons d’un classicisme éprouvé, seul à même, selon lui, d’offrir aux lecteurs des textes exempts de tout esthétique paralysante, sans présupposé idéologique où seul compte la lisibilité et l’accessibilité de l’objet respectueux d’un habitus largement intériorisé. Il œuvra notamment pour Penguin Books,
dont il refonda l’identité visuelle.

Max Bill, quant à lui, autodidacte de génie
de la typographie, sut faire siens les préceptes de das neue typography, pour la transcender
et voir dans cette révolution la source
de ce qu’il appellera la « Typographie fonctionnelle ». Il s’est saisi du meilleur de la nouvelle typographie, tout en se détachant des éléments pouvant apparaître comme datés ou excessifs. Il a cherché à atteindre, avec un succès certain, une épure et un minimalisme, qui fascine encore aujourd’hui.

Max Bill ne supporta cependant pas que Tschichold, l’homme qui avait théorisé ce saut évolutif, cette rupture paradigmatique, cette révolution copernicienne de la typographie héritée de la renaissance, puisse ainsi se dédire. Il n’accepta pas ce retournement brutal
et intransigeant, et se montrera en retour tout aussi brutal et intransigeant dans sa mise en accusation de ce qui lui semble être un tournant réactionnaire.

Tschichold dans sa réponse, moque un peu son jeune confrère tout en lui reconnaissant
un talent sûr. Tschichold conteste sa propre vision passée, ne considère plus la forme classique comme oppressive par nature. Bien plus, il relègue ses anciens coreligionnaires,
au rang de sectaires, de zélateurs hystériques du progrès à tous crins. Tschichold relègue
la nouvelle typographie à un usage industriel et publicitaire. Mais lui dénie une réelle utilité ou praticité dans le domaine du livre, si ce n’est l’usage des linéales (grotesques) pour
le titrage. Pour lui la typographie classique n’est ni historicisante, ni idéologiquement marquée. S’ensuit un cours, dans les règles,
de bon usage typographique, où Tschichold pointe les méfaits de la nouvelle typographie
tenant les créations de Bill (pour une partie) et consorts comme autant de contre-exemples à éviter.

Hans Rudolf Bosshard dresse, dans son livre, le portrait de deux personnalités fortes.
La querelle d’ego transparaît dans cette affaire. L’auteur convoque les témoins
de l’époque, compte les points mais ne cherche pas véritablement à déterminer
un vainqueur. Conscient peut-être qu’entre ces deux positions radicales et sans doute irréconciliables se forment le champ de la typographie et du design de livre d’aujourd’hui.

Ce n’est pas simplement le conflit de deux théoriciens, certes illustres, qui nous est présenté ici. Cette querelle et ces conséquences ont essaimé jusqu’à aujourd’hui
de manières diffuses mais certaines. Force est de constater que le classicisme règne encore sur le livre, mais les avancées du Bauhaus imprègnent et inspirent nombre de créations contemporaines bien au-delà, évidemment, des productions avant-gardistes.

En définitive, le point convergent de ces deux hommes est le soin infini qu’ils portent
à la typographie et son usage. Le beau et le fonctionnel unis pour et dans le livre qui doit être l’objet de tous les égards.

Pour aller plus loin…

L’ouvrage de Tom Wolfe, certes plus axé sur le pendant architectural du Bauhaus, mais
qui démonte avec férocité et humour les excès d’une avant-garde immigrée aux USA
et de leurs thuriféraires. Il court, il court le Bauhaus, Les Belles Lettres, 2012

Un ouvrage fondamental toujours chez B42, La Typographie moderne, sous-titré
Un essai d’histoire critique, de Robin Kinross. Absolument incontournable…

Et enfin un bel ouvrage sur le Bauhaus, pour une première approche introductive
et générale. Bauhaus de Magdalena Droste, Taschen, 2012.

Membre de CCCC depuis sa fondation, je travaille dans l’édition (principalement universitaire) comme typographe et assistant de production. Passionné par l’histoire de la typographie et de l’édition, je n’en demeure pas moins fasciné aussi par le livre numérique. Je caresse le doux rêve de lancer ma propre maison d’édition numérique.