Les éditions Allia, c’est un peu plus de 600 sorties en 30 ans d’existence (1982). Danielle Orhan, directrice artistique de la maison nous donne ici quelques éléments sur les choix graphiques de l’éditeur.  Nous inaugurons donc ainsi une série d’entretiens autour de l’identité visuelle d’acteurs du livre dont le travail nous intéresse.

Qui a imaginé l’identité visuelle d’origine de la maison ?
Patrick Lébédeff pour les couvertures, Gérard Berréby pour les maquettes intérieures. Je suis aujourd’hui chargée à la fois de la conserver et de la faire évoluer.

Comment se font les briefings, les brainstormings ?
Euh… Eh bien, il n’y en a pas vraiment. Chacun peut suggérer une idée, ou pas… Je peux faire diverses propositions, et chacun donne son avis. Mais tout cela est très informel. C’est toujours le contenu qui dicte le contenant, si bien que l’on peut immédiatement penser à une image (quelle que soit sa technique) à la lecture du texte, ou bien effectuer des recherches iconographiques selon les idées ou l’atmosphère qui se dégagent du texte. Par exemple, pour Philosophie de la danse de Paul Valéry, nous avons trouvé une photographie datant de l’époque du texte, dont l’humour et la légèreté nous semblaient concorder avec les mots de l’auteur.

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Pouvez-vous nous décrire quelques couvertures récentes sur lesquelles vous avez travaillé ?
• Pour Le Bateau-usine, il s’agit d’une peinture de l’artiste Thierry de Cordier (la légende est indiquée en page 6 de l’ouvrage). Pour avoir eu la chance de voir il y a quelque temps un ensemble de ses peintures en grand format, je me suis toujours dit : un jour, je ferai une couverture avec une œuvre de lui pour un livre d’Allia ! Mais il est rare que les choses coïncident aussi bien ou que, tout simplement, elles se déroulent ainsi. Le raisonnement est habituellement inverse : ce sont toujours les contenus qui dictent les choix de couverture. Or, à la lecture du Bateau-usine, les peintures de Thierry de Cordier me sont naturellement revenues à l’esprit. Isolés en mer, les marins sont enveloppés de cette nappe bleuâtre où ciel et mer se confondent. Les passages décrivant cette ambiance scandent le texte à la manière d’un leitmotiv, alors que par ailleurs le texte se concentre sur les conditions de travail misérables des pêcheurs et ouvriers. Ces passages plantent une atmosphère un peu indécise, entre sentiment d’angoisse et magnificence. Voici, par exemple, un extrait : « Le ciel était glacé comme du verre, transparent et sans la moindre salissure. – À deux heures, le jour pointait déjà. La ligne de crête du Kamtchatka étincelait de teintes mordorées. Elle semblait ne pas faire plus que deux à trois pouces de haut, et s’étirait très loin vers le sud. La mer était plissée de petites vagues qui l’une après l’autre brillaient de l’éclat froid de l’aube en renvoyant la lumière du matin. » Ou encore : « Des nuages bas formaient un plafond moelleux. – Il avait plu jusqu’à la veille, et le ciel ne parvenait pas à s’éclaircir. De temps à autre, quelques gouttes de la couleur du ciel nuageux tombaient dans la mer, elle aussi bien sûr couleur nuages, où elles faisaient de jolis cercles concentriques. »

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• En ce qui concerne Obéron, le climat onirique de ce conte – sorte d’épopée fantastique – m’a rappelé l’univers de l’artiste Anne Laure Sacriste, dont les dessins (ici du graphite sur papier) sont souvent des paysages imaginaires mêlant les éléments – le minéral, le liquide, le végétal. Raison pour laquelle je voulais que le livre soit un peu enveloppé de cette atmosphère fabuleuse.

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Les Mots sans les choses d’Éric Chauvier. Avec un tel titre, il allait de soi que la couverture serait uniquement typographique. J’ai donc proposé un petit effet optique avec des mots qui se multiplient en arrière-plan et un léger brouillage de la lisibilité grâce à la couleur argent.

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Dans les avions l’horizon n’existe pas d’Agustin Fernandez Mallo. Un leitmotiv revient dans ce roman déjanté : le jeu du parchis, équivalent espagnol des petits chevaux. Je me suis donc inspirée du plateau, très coloré, de ce jeu.

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Qui imprime vos ouvrages et sur quel papier ? 
Nous imprimons depuis toujours sur du couché ivoire 250 gr pour la couverture et sur de l’offset ivoire 90 gr pour l’intérieur – l’ivoire vise à adoucir le contraste avec l’encre noire et à offrir le maximum de confort à la lecture. Et ce, quel que soit l’imprimeur.

Votre actualité ?
Vient de paraître Dédale & Icare de J.B.S. Haldane et de Bertrand Russell, pour lequel j’ai choisi le schéma d’un escalier en spirale – évocation de la science, d’Icare et de l’ADN…
Vient de paraître également L’Insurrection de Cronstadt et la destinée de la Révolution russe d’Anté Ciliga – le graphisme entend évoquer la vue de face d’une arme à feu dirigée face au « lecteur », écho au massacre dont ont été victimes les insurgés.
Paraîtra en avril Newton et la flûte de Pan des Britanniques James McGuire et Piyo Rattansi, pour lequel le plan du cénotaphe à Newton d’Etienne-Louis Boullée m’a paru une image à la fois belle et forte pour la couverture.
Paraîtra également en avril Les Élégies de Duino de Rainer Maria Rilke, pour lequel j’ai choisi un dessin à la plume et au lavis de Victor Hugo.

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RENCONTRE AVEC L’ÉDITEUR GÉRARD BERRÉBY,
FONDATEUR ET RESPONSABLE DES ÉDITIONS ALLIA
Mercredi 18 mars 2015 – 19h – Les Biens-Aimés (Nantes) – Entrée libre
Infos et PROGRAMME


 

Membre fondateur du collectif Carré Cousu Collé, je travaille dans le secteur musical mais ne peut m’empêcher de lire des livres en écoutant de la musique. Je passe beaucoup de temps dans les librairies où l’on me déroule le tapis rouge. J’aime les livres, les toucher, les sentir. Et par dessus tout j’aime leurs couvertures (enfin ça dépend des fois). Il m’arrive accessoirement de photographier les gens qui lisent.