De la profusion des tailles de papier et de son incidence sur le format des livres

Bien avant que la douce poésie du vocabulaire industriel ne vienne rationaliser et ordonnancer les différents pans du travail d’imprimerie à coups de norme ISO et de format A4, A5 et compagnie… L’imprimeur usait d’un argot bigarré et pléthorique pour nommer la profusion de format de papier qui entrait dans son atelier. 

Je suis tombé, presque par hasard, il y a quelques années sur la réimpression d’un ouvrage de 1925 : Le Format des livres. Notions pratiques suivies de Recherches historiques*, par Charles Mortet, Administrateur honoraire de la bibliothèque Sainte-Geneviève et professeur honoraire à l’École des Chartes, le tout édité par la librairie ancienne Honoré Champion. Autant vous dire : un ouvrage de niche, hyper-technique… Mais néanmoins passionnant.

Ainsi, les formats de papier variaient selon les manufactures. Arborant autant de noms au charme bien désuet aujourd’hui.

Les formats de papier selon les manufactures

Pot (papier écolier)           31 x 40 (ou 41) cm
Tellière (papier ministre) 34 (ou 35) x 44 (ou 45) cm
Couronne       36 x46 cm
Écu   40 x 52 cm
Cavalier 46 (ou 48) x 60 (ou 61) cm
Raisin       49 x 64 cm
Grand Jésus 56 x 76 cm
Colombier   63 x 90 cm
Grand monde    84 (ou 90) x 101 (ou 106) cm

Pour n’en citer qu’une partie. 

Continuant cette logique, les possibilités de formats de livre s’en trouvaient démultipliées. En effet, le papier est plié un certain nombre de fois pour créer le feuillet de la taille désirée. À chaque taille initiale de feuille, ses différents formats de livre. Avec parfois des rapprochements brouillant l’identification et la classification de ces derniers. Un In-18 Soleil est très proche d’un In-8 Écu, ou un In-32 Colombier s’approche d’un In-16 Raisin.

Les différents formats selon le pliage de la feuille initiale

In-folio feuille pliée en deux feuillets
In-quarto en quatre feuillets
In-octavo en huit feuillets
In-16 vous avez compris le principe

 

Les feuilles non pliées restant pour l’usage principalement des recueils de carte sous le nom d’in-plano ou d’Atlas, montées sur onglets.

Ainsi, pour Charles Mortet, les dénominations In-folio sq. recoupaient trois réalités, selon l’époque du livre, et le contexte d’usage du terme :

  • Le format réel fonction du nombre de pliures pour les livres anciens.
  • Le format apparent pour les livres récents fonction d’une parenté de taille avec les livres anciens.
  • Le format conventionnel fonction de la taille du livre (une simple question de facilité de rangement commandant cette catégorisation) et selon les cotes d’inventaires des bibliothèque, pouvant varier selon les pays.

 

Deux méthodes pour identifier le format réel d’un livre

Selon Mortet, deux méthodes efficaces permettent d’identifier le format réel d’un livre (cf. le tableau ci-joint)

  • La place des premières signatures, entendez par là la lettre ou le chiffre indiquant l’ordre des feuillets d’un livre afin de faciliter son façonnage. Procédé simple mais qui se heurte à de nombreuses exceptions détaillées par l’auteur en raison de la multiplicité des usages selon les époques et les lieux d’impression.
  • L’orientation des pontuseaux pour un livre imprimé sur papier verger.

Pontuseaux : trame principale du tamis servant à fabriquer le papier vergé et soutenant les vergeures.

Vergeures : trame plus fine de laiton constituant le tamis ainsi que le nom de la marque laissée dans le papier par celles-ci.

Le cas In-12

Je vois ici venir quelques esprits retors pour me demander :
« Comment obtenir le In-12 ? »

Toujours d’après Charles Mortet, il s’agit d’un format peu commun avant la fin du XVIe siècle, apparu chez le célèbre imprimeur et typographe Plantin et largement utilisé par la suite aux Pays-Bas. À ne pas confondre avec les faux In-12, qui sont formés de 6 feuillets pliés en deux, mais bien d’une seule feuille pliée en 12, il va sans dire…

Le pliage en 12 variait selon l’imposition des pages. Soit deux rangées de six pages (pontuseaux verticaux) donnant des ouvrages proches de ceux d’Actes Sud pour se donner une idée ; soit quatre rangées de trois pages (pontuseaux horizontaux) donnant des ouvrages de proportions plus équilibrées.

L’on pourrait détailler à l’envi les éléments techniques et historiques exposés dans ce petit opuscule… Un délice pour tout amateur d’histoire du livre. Une Bible pour tout bibliophile averti…

Hélas, toute cette logique de format et de dénomination des livres a de moins en moins cours aujourd’hui… En nous éloignant de la technique concrète et matérielle de la fabrication des livres nous risquons de perdre tout un langage d’usage fondamental et une conception mentale de l’objet livre.

Obligeons-nous tous les matins à plier en pensée un in-12 des deux manières possibles…

*L’ensemble des images de ce texte sont issues de l’ouvrage de Charles Mortet

Membre de CCCC depuis sa fondation, je travaille dans l’édition (principalement universitaire) comme typographe et assistant de production. Passionné par l’histoire de la typographie et de l’édition, je n’en demeure pas moins fasciné aussi par le livre numérique. Je caresse le doux rêve de lancer ma propre maison d’édition numérique.

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1 Comment

  1. Bonjour,
    merci pour cet article!
    Il est à noter aussi, au sujet des formats, l’existence toute récente de « Les patrons de la bande dessinée », numéro 12 de la revue de la Crypte Tonique. Philippe Capart y recense les formats standards qui ont existé dans l’édition de bandes dessinées, et leur influence sur leur contenu : par exemple, dans les années 70, des collections de livres format Comics étaient adaptées dans un format Pocket, et des personnes étaient employées à élargir les cases en complétant sommairement ce qui manque pour remplir la page, ce qui donnait des choses absurdes…
    Une interview ici :
    http://asso-articho.blogspot.ch/2015/02/mini-gratin-bd-35-la-crypte-tonique.html

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