En feuilletant le dernier numéro (234) d’étapes consacré aux jeunes diplômés des écoles de design je suis tombé nez à nez avec le travail de Camille Trimardeau, 24 ans, issue de l’École supérieure d’art et de design (ESADHaR) Le Havre-Rouen. Pour son projet de fin d’études, cette gymnaste de haut niveau a proposé une approche sportive du livre. Une approche physique à la frontière de l’édition, de l’art et de la performance prouvant que la littérature est aussi un sport de combat.

« Fort de mon passé de sportive, j’ai su conserver le goût de l’effort et de la performance et le « téléporter » dans le domaine des arts et du graphisme. J’ai voulu à travers mes projets, soutenir une réflexion autour de la relation physique livre—lecteur avec des séries d’expérimentations plastiques où j’incite le lecteur à jauger de sa force, à mesurer ses gestes dans des rapports de tension et d’équilibre à l’objet (somme toute, le même rapport que l’on peut observer entre la gymnastique et l’agrès) ; mon travail propose donc, des expériences physiques à travers le livre dispositif.

Allier mon expérience de la gymnastique et celle du graphisme a été pour moi un moyen de tisser des liens entre des réflexions qui vont à la fois dans des objets concrets et d’autres à la limite d’applications. En tant que designers, nous fabriquons des objets dans le but d’être vus et manipulés qui, de fait, font appel à des dimensions physiques. Ma pratique vise à ré-insuffler du physique au sein d’objets graphiques en poussant les logiques de manipulation à l’extrême. L’enjeu de ce diplôme était de créer un véritable terrain de jeu, donnant l’envie au jury et aux spectateurs de redécouvrir des sensations oubliées lors de la manipulation d’un livre mais aussi l’envie de performer le livre. Ces manipulations, qui torturent la facilité que l’on a acquise, nous rappellent parfois combien il est difficile d’accéder au savoir.

Un autre aspect de mon travail vise également à soutenir une logique cohérente qui mène l’art de performer le livre à l’envie d’éditer la « Performance » à travers la réalisation de catalogues d’expositions faisant aussi bien office d’archives et de documentation pour l’exposition que partis intégrants de l’exposition par la mise en espace de ces livres.

L’origine de ce projet est née à la suite de l’écriture de mon mémoire (Superflou, Superflux, Superflu) où je me suis questionnée sur les changements que le numérique apportait à notre relation au monde et tout simplement au corps. Les recherches effectuées durant cette phase d’écriture étaient nécessaires pour revenir à ce qui est l’essence de ma pratique : un rapport physique et charnel au livre à travers des questionnements cités plus haut. »

diplomeaccrochageIci on soulève plusieurs livres à mains nues.


Livre Plombs
2016, édition

Plomb, médium 3mm
1m x 20cm, 45 pages, 15kg Reliure spirale
Ce premier exercice est un livre de 4 pages composées de plomb, qui rend alors la manipulation du livre d’autant plus difficile que les pages ouvertes ont une envergure de 2m. Ce livre de seulement composé de quatre pages est un jeu d’aller et retour entre les deux pages centrales paginées qui comportent chacune les consignes suivantes : « Aller à la page 2 », « Aller à la page 1 ». Ce dispositif questionne donc, une lecture active par l’action physique du lecteur.


Livre Élastique
2016, édition
Bande décathlon caoutchouc, 2 encyclopédies Reliure élastique
+ Dispositif de bandes élastiques en caoutchouc
Bandes de dimensions variables.
Ce deuxième exercice est composé de deux variantes.
Ce dispositif d’extension (qu’il soit dans la reliure entre les deux encyclopédies ou les bandes de caoutchouc marqué de différentes indications de niveau) met à l’épreuve la force du lecteur, qui doit tirer sur ces « pages » élastiques pour pouvoir accéder à la lecture d’un message dont la chasse typographique est déformée lorsqu’une tension n’est pas effectuée, et par conséquent illisible.


Livre Tension
2016, édition

99cm x 29,7cm, 500 pages
Reliure poignet tube
Par la lois physique de l’arc-boutement, l’enchevêtrement des pages garantissent la solidarité des deux livres. Ces deux livres ne sont scellés qu’à partir de cette technique qui consiste à emboîter page à page les deux parties du livre (sans artifice aucun) ; à la seule condition qu’une tension importante soit effectuée de chaque côté des livres, la séparation de ces derniers est tout à fait impossible. Chaque lecteur est alors invité à se positionner de part et d’autre du livre, puis dans une infinie de possibilités, le but est de tirer le plus fort possible en arrière afin de constater de la solidarité du dispositif, ou bien encore de réaliser des exercices en couple dont le challenge est de garder une posture adaptée afin de ne pas voir le livre se déconstruire.


Livre coordination
2016, édition
44,5cm x 21cm, 300 pages
Le livre coordination révèle simplement le processus de réalisation du Livre Tension. Ce livre met à l’épreuve les épaules et bras de celui qui façonne le livre. Par cet exercice, je cherche à montrer également toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un livre — de l’idée à sa fabrication. Dans ce dispositif, le lecteur est donc impliqué de façon active dans le processus de fabrication d’un livre.


Livre Endurance
2016, édition
Reliure Spirale
Ce dernier ouvrage, invite son utilisateur à faire défiler les pages d’une partition de musique à la seule aide de son souffle, pourvu que celui-ci en dispose encore… À travers ce dispositif, j’ai voulu bousculer les habitudes du lecteur en réadaptant l’action du lecteur au contenu qu’il compulse : ici l’action de tourner les pages n’est plus induite par les mains mais par le souffle de celui qui manipule le livre.


« Chercheuse à l’Atelier national de recherche typographique à Nancy (ANRT) depuis octobre 2016, je conduis un projet de recherche autour des nouveaux systèmes visuels et interactifs de notation dans la gymnastique artistique sportive et propose une réflexion sur l’impact de ces changements dans le secteur socio-politique sportif. Questions auxquelles je suis sensible depuis mon adolescence, puisque j’ai moi-même été gymnaste de haut-niveau.

J’ai également mon premier livre Hello Tomato édité par les Editions du Livre qui est sorti hier, en collaboration avec Marion Caron (diplômée de l’ESADHaR en 2015).

Et depuis septembre j’essaie de développer le collectif Plus+Plus+Egal= avec Marjorie Ober (diplômée de l’ESADHaR en 2016) dont le but est de collaborer sur des projets graphiques multiples. Où pour résumer : plus+plus+égal= (ou ++=) est une structure à visée créative et évolutive qui accueille des invités ponctuels ou à plus long terme. »

 

Membre fondateur du collectif Carré Cousu Collé, je travaille dans le secteur musical mais ne peut m’empêcher de lire des livres en écoutant de la musique. Je passe beaucoup de temps dans les librairies où l’on me déroule le tapis rouge. J’aime les livres, les toucher, les sentir. Et par dessus tout j’aime leurs couvertures (enfin ça dépend des fois). Il m’arrive accessoirement de photographier les gens qui lisent.